Le cimetière et la littérature

Le cimetière, source d’inspiration littéraire

  Le roman gothique

Le roman gothique, mouvement prenant racine au milieu du XVIII° en Angleterre avec la parution du château d’Otrante d’Horace Walpole, reprend d’ailleurs les lieux communs du théâtre élisabéthain (château abandonné, église en ruine, cimetière). Par exemple chez Shakespeare, dans Hamlet, le cimetière est propice à des questionnement existentiels : « to be or not to be? » le prince Hamlet s’interroge à propos du suicide et de la vacuité de l’existence .

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Nous y retrouvons donc le cimetière comme lieu de prédilection, mais celui-ci prend une dimension morbide avec l’apparition des vampires popularisés par le  Dracula de Bran Stoker paru en 1897 ou par le Frankenstein  de Mary Shelley en 1818.  Tombes pillées, dimension malsaine, contact avec l’au-delà, démons et créatures damnées sont les topos du roman gothique. L’image du cimetière dans les romans gothiques reprend en fin de compte l’esthétique générale de ce mouvement littéraire:

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CARCERI par Piranesi  (1749-1750)

Les Carceri: ce sont 16 univers créés lors d’un accès de fièvre.Dans ce monde fermé et nocturne, on peut distinguer des voûtes aux proportions monumentales, des ouvertures remplies de barreaux, des escaliers en spirale, des passerelles suspendues ne menant nulle part, des gibets et des roues immenses, des cordages accrochés à des poulies évoquant d’étranges tortures… monde factice, et pourtant sinistrement réel, claustro-phobique, et pourtant mégalomane (qui) n’est pas sans nous rappeler celui où l’humanité moderne s’enferme chaque jour davantage… » Marguerite Yourcenar. Ces gravures amorcent le mouvement néogothique dans la peinture et résument bien la vision du monde que l’on retrouve dans le roman gothique.

 

 

romantisme anglais

Le presbytère et l’église d’Haworth, avec les dalles horizontales du cimetière au premier plan, gravure parue dans « The Life Charlotte Brontë » par Elizabeth Gaskell 1857 (biographie des Les Sœurs Brontë, trois écrivaines majeures du romantisme britannique).

 

Dans un même temps, du côté du romantisme anglais, le groupe des « Graveyard Poets » utilise le cimetière pour explorer les sentiments liés au deuil et à la mort.  Ces éléments se retrouvent par exemple chez le poète anglais Thomas Gray dans son Élégie d’un cimetière de campagne composé en 1751.

graveyard poem Ce poème écrit après la mort d’un ami  porte un regard sombre sur la finitude de l’âme humaine, se rapprochant du memento mori – locution latine signifiant «souviens toi que tu vas mourir» – un genre artistique dont le but est de rappeler aux hommes qu’ils vont mourir, que la mort est partout aux milieux des «vanités terrestres».

memento mori

Vanité de Philippe de Champaigne (1602-1674).

Cette peinture baroque illustre bien cette idée de brièveté de la vie. Tout d’abord le sablier symbolise le temps. Ensuite  Le crâne et la fleur forment deux allégories antithétiques. En effet la fleur rappelle la vie, la jeunesse et le crâne crée un contraste brutal en évoquant la mort de façon sordide.

Cette réflexion se rapproche du concept de Carpe Diem latin (« cueille le jour»), incitation à profiter du jour présent. (Horace, Ovide pour l’antiquité romaine; Ronsard pour la renaissance française; Walt Withman XIX° siècle États Unis)

Ronsard je vous envoie un bouquet:

Le temps s’en va, le temps s’en va, ma Dame,
Las ! le temps non, mais nous, nous en allons,
Et tôt serons étendus sous la lame;

On comprend bien que pour les romantiques anglais le cimetière est un brutal rappel à notre condition d’êtres vivant.

Caspard David Friedrich – Cimetière sous la neige, 1818

 

Du côté du romantisme français, plusieurs auteurs du XIX siècle se sont inspirés de ce lieu. Le chef de file de ce mouvement, Victor Hugo, nous dévoile sa vision du cimetière dans le poème: «Dans le cimetière de…» en Mars 1840.

Pour Victor Hugo, c’est un lieu privilégié, de  paisible solitude, un lieu adéquat à la pensée, à l’imaginaire et au rêve:

 

Victor_Hugo_Nadar« Ils comprennent ma voix sur le monde épanchée,

Mieux que vous , ô vivants bruyants et querelleurs

Loin de la folie des foules, le cimetière permet à Hugo de se ressourcer,  à cette source d’espérance et d’amour.

«Mon esprit altéré, dans l’ombre de la tombe,

Va boire un peu de foi, d’espérance et d’amour»

 

portrait Photo V.Hugo par Nadar (un des premiers photographes célèbres, il démocratise le portrait photo durant la seconde moitié du XIX° siècle en photographiant une grande partie des artistes et hommes de pouvoir français de ce siècle)

Charles Baudelaires

Charles Baudelaire (1821-1867) par Nadar

 

Plus tard dans le siècle, Charles Baudelaire nous offre une vision totalement différente.

 

En effet, dans son poème, ce dernier évoque le cimetière comme un lieu angoissant. Cette vision pessimiste vient de la hantise du poète d’une vie posthume, qu’il imagine comme le lieu possible à une condamnation à vivre.

 

 

La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse,                                                                     Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,                                                                 Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres,
Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s’égoutter les neiges de l’hiver
Et le siècle couler, sans qu’amis ni famille                                                                                Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.  »

 

 

Un enterrement à Ornans (1849-1850)  par Gustave Courbet

Un enterrement à Ornans (1849-1850) par Gustave Courbet

Dans Un enterrement à Ornans se mêlent conjointement les thèmes de la mort et de la religion à travers l’enterrement, un rite funéraire occupant une place fondamentale car il soude dans le chagrin la communauté villageoise. Au-delà du rite religieux en lui-même, l’univers de l’œuvre est chargé de symboles ayant des liens avec la religion et la mort :

Une tradition apocryphe indique que « lors de l’agonie du Christ, la terre trembla, se fissura et fit jaillir le crâne d’Adam enfoui depuis des millénaires ». Courbet a justement représenté un crâne dans le tableau, à droite de la fosse. On retrouve ce crâne symbolique dans Hamlet et Horatio peint par Delacroix en 1839, seulement dix ans auparavant. Ce même crâne, ainsi que les os croisés et les larmes sur le drap mortuaire, signifient que « l’initié va renaître à une nouvelle vie ». S’agit-il d’une vanité .Le chien, quant à lui, alimente aussi l’univers symbolique. En effet, dans de nombreuses sociétés, l’animal accompagne l’homme dans l’au-delà et est souvent présent lors des cérémonies sacrées (dans l’Égypte ancienne ou chez les Incas par exemple).

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Delacroix, Hamlet et Horacio, 1839 musée du Louvre

Plus tard, l’écrivain réaliste Maupassant dans une de ses nouvelles fantastiques  propose la vision d’un cimetière rempli de mensonges, prétendant que les épitaphes ne reflètent que trop peu la réalité. Selon lui, devant la mort, nous sommes nus et il n’y pas de place pour les mensonges dans l’au-delà. Dans ce texte, les morts se réveillent et corrigent leurs épitaphes qui deviennent souvent beaucoup plus sombres.

Ces épitaphes hypocrites dans les trois dernières lignes de cette nouvelle en témoignent  :  « Et sur la croix de marbre où tout à l’heure j’avais lu :  » Elle aima, fut aimée, et mourut.  » J’aperçus : « Etant sortie un jour pour tromper son amant, elle eut froid sous la pluie, et mourut.  » »    «La morte » in La Main gauche, Ollendorff, (1889)

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La Mort et le Fossoyeur (1900), Paris, musée d’Orsay.Carlos Schwabe

 

La Mort du fossoyeur parCarlos Schwabe  est un compendium visuel de thèmes symbolistes. La Mort et l’ange, la neige immaculée et la pose dramatique des personnages expriment tous l’aspiration symboliste à la transformation spirituelle, hors du monde.

Contrairement à de nombreux artistes, Schwabe a une vision paisible de la mort et de l’au-delà. Le personnage de la Mort n’a pour lui rien de macabre ou d’effrayant. Au contraire, c’est une femme douce et bienveillante. La mort est à la fois un espoir et un accomplissement

Les symbolistes n’ont pas délaissé ce thème. Nous avons l’exemple du «cimetière marin» de Paul Valéry. Ce poème est une pensée sur le temps qui passe :

« Temple du Temps, qu’un seul soupir résume », « Le Temps scintille et le Songe est savoir » « sonnant dans l’âme un creux toujours futur ».

C’est à la fois une pensée positive et négative du temps, mais qui ne peut s’arrêter jamais, parfois doux, parfois froid, mais qui en est presque personnifié, comme nous le montre la majuscule.  Mais une fois qu’il n’est plus là pour certaines personnes , c’est une ambiance de calme et de sérénité :

« Masse de calme et visible réserve »

C’est dans cette  atmosphère de quiétude que ce poème pose la question de la mort et de son après, dont il refuse l’existence. En effet, il refuse catégoriquement l’idée d’immortalité de l’âme. Pour lui, ce n’est qu’un moyen que l’homme a trouvé pour se consoler du mystère de la mort:

« Maigre immortalité noire et dorée,
Consolatrice affreusement laurée,
Qui de la mort fait un sein maternel,
Le beau mensonge et la pieuse ruse! »

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Photo du cimetière marin de Sète par Allison Fitte lors de la sortie Histoire des Arts (12/2014)

 

La persistance de la mémoire de Salvador Dali peint en 1931, et plus connu sous le nom de « Montre Molles », est une oeuvre surréaliste rappelant la fuite du temps et la mort., thème universel

 

Les surréalistes se sont aussi  inspirés, à leur façon, de ces lieux particuliers. On peut voir cet hommage dans l’œuvre « Le Cimetière des Fous » de Paul Eluard. Le «Cimetière des Fous » de Saint-Alban avec ses tombes anonymes, vestiges détruits d’une vie que les familles veulent volontairement oublier,  émeut le poète. Ces tombes recouvrent les corps des fous, rejetés par toute la société, les frères, les parents, les amis. Une fois morts, ils sont traités au même rang que des condamnés à mort. Attendri, et en même temps révolté, Eluard, dans son poème, rend un véritable hommage à toutes ces tombes, en montrant la détresse des pensionnaires, reniés par toute la société :

« Coiffés d’absence et déchaussés,

N’ayant plus rien à espérer ,

…  Les inconnus sont morts dans la prison,

Leur cimetière est un lieu sans raison ».

Eluard dénonce également les traitements inhumains que subissent les fous, traités comme des objets, destinés à être effacés du temps :

« Des croix sans nom corps du mystère,

La terre éteinte et l’homme disparu »

 

 

Conclusion:

Ainsi,  nous pouvons voir que le thème du cimetière est intemporel et fascine les artistes de toutes les époques et mouvements.

En effet, à travers les époques, la vision de la mort évolue.  Le cimetière en est le témoin : lieu de fascination, de peur, de fantasmes, de mensonges ou de recueillement, il est une réponse aux interrogations de l’Homme et de l’artiste en particulier sur sa propre finitude.

Sources :

http://blog.legardemots.fr/public/montresmolles.jpg Dali

http://fr.wikipedia.org/wiki/Carlos_Schwabe Mort et Fossoyeur

http://ashleywyman.weebly.com/uploads/2/6/4/4/26440230/texte_delacroix_03-04-12.pdf Delacroix

http://fr.wikipedia.org/wiki/Un_enterrement_%C3%A0_Ornans un enterrement  à Ornans

https://modernityseminar.files.wordpress.com/2008/02/etienne-carjat-baudelaire.jpg Baudelaire par nadar

https://nouveaurestobievres.files.wordpress.com/2011/05/victor-hugo-par-nadar.jpg Hugo par Nadar

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